À paraître le 14 octobre, Intelligence Relationnelle. Pour un engagement thérapeutique conscient au service de la guérison des traumatismes, du Dr François Le Doze (Éditions Quantum Way), propose une manière nouvelle de comprendre et d’accompagner les blessures traumatiques profondes et la dissociation traumatique.
Dans de nombreuses approches contemporaines du trauma, une question clinique revient sans cesse : qu’est-ce qui permet à une personne blessée de retrouver une présence à elle-même lorsque son expérience intérieure est envahie par la peur, la honte, la colère, l’effondrement ou la dissociation ? Depuis quel lieu peut-elle observer ce qui se passe en elle, sans être entièrement confondue avec ce qui la submerge ?
Le modèle Internal Family Systems, développé par Richard Schwartz, a proposé une réponse devenue célèbre : le Self. Dans cette perspective, le Self désigne une qualité de présence intérieure qui permet d’entrer en relation avec les parties blessées ou protectrices sans être totalement identifié à elles. Calme, clarté, curiosité, compassion, courage, confiance, créativité et connexion en sont les manifestations les plus souvent décrites.
L’Intelligence Relationnelle® reprend cette notion, mais elle la déplace. Pour François Le Doze, le Self n’est pas seulement une ressource intérieure mobilisable par le patient. Il est l’agent régulateur central de la vie psychique. Mais, dans les blessures traumatiques profondes, et plus encore dans les troubles de l’attachement, le patient ne peut pas toujours accéder à cet agent régulateur par lui-même, dans une relation de soi à soi.
Le Self IFS : une présence, pas une partie de plus
Le Self n’est pas une partie supplémentaire. Il ne s’ajoute pas aux défenses, aux blessures, aux réactions de peur ou aux organisations dissociatives. Il appartient à un autre ordre : celui de la présence, de la conscience et de la capacité à entrer en relation avec ce qui se passe en soi.
Dans l’IFS, le Self apparaît lorsque les parties protectrices acceptent de prendre un peu de distance. La personne cesse alors d’être totalement identifiée à sa colère, à sa peur ou à sa honte. Elle peut les observer, les écouter, leur parler, comprendre ce qu’elles cherchent à protéger. Cette désidentification est décisive : elle ouvre un espace entre la personne et ce qui l’envahit.
L’IR conserve cette intuition. Elle le comprend comme une fonction de régulation : ce qui permet à l’expérience psychique de ne pas rester confondue avec ses états défensifs, ses émotions traumatiques ou ses organisations dissociatives.
Self d’en bas et Self d’en haut

Le livre introduit ici une distinction importante : celle du Self d’en bas et du Self d’en haut. Le Self d’en bas renvoie à l’état d’être soi : une présence incarnée, corporelle, vécue dans le système nerveux avant même d’être pensée. Le Self d’en haut renvoie à la capacité de s’en rendre compte : observer cette présence, la reconnaître, la nommer et en faire une expérience consciente.
Cette distinction permet de comprendre pourquoi certaines personnes peuvent avoir une représentation cognitive d’elles-mêmes sans se sentir réellement présentes à elles-mêmes. Elles peuvent comprendre ce qui leur arrive, parfois avec beaucoup de lucidité, sans pour autant pouvoir éprouver dans leur corps un sentiment de sécurité, de continuité ou de présence.
Dans le trauma, cette dissociation est fréquente. Une personne peut savoir rationnellement qu’elle n’est pas en danger, tout en sentant que le danger est là. Elle peut vouloir se relier, tout en se fermant. Elle peut souhaiter se calmer, tout en restant prisonnière d’un état d’alerte ou d’effondrement. Le Self d’en haut ne suffit alors pas. Il faut rejoindre l’expérience à un niveau plus profond : celui du corps, du système nerveux et de la sécurité relationnelle.
Éviter la spiritualisation du Self
La notion de Self peut facilement être comprise de manière spiritualisée : un centre intact, une essence profonde, une part lumineuse de la personne qui serait restée préservée malgré les blessures. Cette manière de parler peut avoir une force poétique ou existentielle. Mais l’IR propose d’en faire d’abord un usage clinique.
Dans ce cadre, le Self n’est pas présenté comme une entité spirituelle qu’il faudrait découvrir, ni comme une âme indemne cachée derrière les symptômes. Il est compris comme une capacité de présence, de régulation et de relation. Cette capacité peut être plus ou moins accessible selon l’état du système nerveux, le degré de dissociation, l’histoire d’attachement et le niveau de sécurité disponible dans la relation thérapeutique.
Cette prudence est importante. Elle permet de ne pas idéaliser le Self et de ne pas demander trop tôt au patient d’accéder à une ressource qui, dans les troubles traumatiques profonds, peut être précisément indisponible dans une relation de soi à soi. Il ne suffit pas de dire à une personne : « revenez dans votre Self ». Encore faut-il que son système nerveux puisse en faire l’expérience.
Quand le Self n’est pas accessible de soi à soi

C’est ici que l’IR se distingue clairement d’une application classique de l’IFS. Dans de nombreuses situations, en particulier lorsque les troubles de l’attachement sont au premier plan, le patient ne peut pas accéder directement à son Self dans une relation interne de soi à soi. La difficulté ne vient pas d’un manque de volonté, ni d’une résistance psychologique. Elle vient du fait que la sécurité relationnelle n’a pas encore été suffisamment restaurée.
Dans les blessures d’attachement, le lien lui-même peut être devenu ambivalent, menaçant ou inaccessible. Le patient peut désirer la relation et s’en protéger dans le même mouvement. Il peut chercher l’aide du thérapeute tout en percevant son engagement comme dangereux. Il peut avoir besoin de proximité tout en se fermant dès qu’elle devient possible.
Dans ces conditions, le travail ne peut pas reposer uniquement sur l’autorégulation. Demander au patient de se relier à ce qui souffre en lui depuis son Self risque de rester insuffisant, voire impossible. Avant de pouvoir réguler de soi à soi, il a souvent besoin d’être rejoint dans une relation qui ne confirme pas l’ancien danger.
Le Self à travers le thérapeute

L’un des apports centraux de l’Intelligence Relationnelle® est alors de considérer que le Self reste incontournable, mais qu’il peut d’abord être rencontré à travers le thérapeute. Non pas parce que le thérapeute posséderait le Self du patient, ni parce qu’il se substituerait à lui, mais parce que son propre état de présence, de régulation et d’engagement peut servir d’appui temporaire au système nerveux du patient.
Dans les troubles de l’attachement, le thérapeute devient ainsi un médiateur de régulation. Par son Engagement Thérapeutique Conscient, il offre une présence suffisamment stable, engagée et non intrusive pour que le patient puisse progressivement éprouver une sécurité qu’il ne peut pas encore générer seul. Le Self du patient n’est pas absent ; il est inaccessible dans une relation de soi à soi. Il a besoin d’être soutenu, réveillé ou rejoint par une expérience relationnelle nouvelle.
C’est pourquoi la relation thérapeutique n’est pas, dans l’IR, un simple cadre autour du travail intérieur. Elle fait partie du processus de régulation lui-même. Le thérapeute aide le patient à retrouver, par la corégulation, les conditions qui permettront ensuite l’autorégulation.
Autorégulation et corégulation
Lorsque le Self est accessible de soi à soi, le patient peut entrer en relation avec ce qui se passe en lui : une peur, une colère, une honte, une défense, une organisation dissociative ou, dans certains cas, une part plus différenciée. Il peut observer, écouter, comprendre, et commencer à réguler son expérience de l’intérieur. C’est le registre de l’autorégulation.
Mais lorsque le Self n’est pas accessible de soi à soi, le travail doit d’abord passer par la corégulation. Le système nerveux du patient a besoin de l’appui d’un autre système nerveux suffisamment régulé. La sécurité ne vient pas d’abord d’une opération intérieure, mais d’une expérience relationnelle : quelqu’un est là, engagé sans envahir, présent sans contrôler, stable sans être distant.
L’IR articule donc deux voies. La première passe par le Self accessible du patient. La seconde passe par la relation thérapeutique lorsque cet accès est barré. Dans les traumas d’attachement, la seconde voie est souvent première : il faut parfois beaucoup de corégulation avant que l’autorégulation devienne réellement possible.
Ce que cela change en thérapie
Cette perspective change profondément la manière de comprendre le travail thérapeutique. Le thérapeute ne cherche pas seulement à faire émerger des contenus, à interpréter des symptômes ou à aider le patient à dialoguer avec des parties. Il observe d’abord les conditions d’accès à la régulation : le patient peut-il rester présent ? Peut-il sentir son corps ? Peut-il recevoir l’engagement du thérapeute ? Peut-il tolérer la proximité ? Peut-il différencier ce qui se passe en lui sans être submergé ?
Lorsque ces conditions ne sont pas réunies, l’objectif n’est pas de forcer l’accès au Self. Il est de restaurer progressivement la sécurité qui rendra cet accès possible. Le travail thérapeutique commence alors par l’ajustement de la relation, du rythme, de la distance, de la parole, du silence, du regard et de la présence.
C’est seulement lorsque l’expérience devient suffisamment sûre que le patient peut commencer à se désidentifier de ses états traumatiques. Il peut découvrir qu’il n’est pas sa peur, qu’il n’est pas son effondrement, qu’il n’est pas sa honte, qu’il n’est pas sa réaction défensive. Il peut commencer à les observer, puis à entrer en relation avec ce qui, jusque-là, le gouvernait.
Un agent régulateur incontournable
Le Self demeure donc central dans l’IR, mais son accès n’est pas toujours immédiat. Il peut être accessible de soi à soi, lorsque le patient dispose déjà d’une sécurité suffisante. Il peut aussi devoir être rejoint indirectement, à travers la qualité de présence du thérapeute, lorsque les blessures d’attachement ont rendu l’autorégulation impossible. C’est là l’un des déplacements majeurs proposés par François Le Doze : le Self demeure certes une ressource intérieure inaltérée déjà disponible, mais sa fonction de régulation peut avoir besoin de la relation pour se réactiver. Dans les troubles traumatiques liés à l’attachement, le chemin vers soi passe d’abord par l’autre.
Pour la personne en souffrance, cette compréhension est profondément déculpabilisante. Si elle n’arrive pas à se réguler seule, ce n’est pas parce qu’elle échoue : c’est peut-être parce que les conditions nécessaires à l’autorégulation n’ont pas encore été restaurées. Ce qui manque n’est pas une volonté plus forte, mais une sécurité suffisante. L’objectif de l’IR n’est donc pas de demander au patient d’accéder trop vite à un centre intérieur supposé disponible. Il est de créer les conditions dans lesquelles ce centre pourra progressivement se manifester : dans le corps, dans la conscience, dans la relation, puis dans la capacité à rencontrer ce qui a été blessé ou dissocié.
Intelligence relationnelle. Pour un engagement thérapeutique conscient au service de la guérison des traumatismes développe cette perspective : le Self y apparaît non comme une notion abstraite ou spiritualisée, mais comme un agent régulateur essentiel, parfois accessible dans une relation de soi à soi, parfois d’abord soutenu par la relation thérapeutique. C’est dans cette articulation entre autorégulation et corégulation que le modèle IR propose une voie originale pour accompagner les blessures traumatiques et les troubles de l’attachement.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que le Self en IFS ?
Dans le modèle Internal Family Systems développé par Richard Schwartz, le Self désigne une qualité de présence intérieure qui permet d’entrer en relation avec les parties blessées ou protectrices sans être totalement identifié à elles. Calme, clarté, curiosité, compassion, courage, confiance, créativité et connexion en sont les manifestations les plus souvent décrites.
Quelle est la différence entre le Self d’en bas et le Self d’en haut ?
Le Self d’en bas renvoie à l’état d’être soi : une présence incarnée, corporelle, vécue dans le système nerveux avant même d’être pensée. Le Self d’en haut renvoie à la capacité de s’en rendre compte : observer cette présence, la reconnaître, la nommer et en faire une expérience consciente. Certaines personnes peuvent avoir une représentation cognitive d’elles-mêmes sans se sentir réellement présentes à elles-mêmes.
Pourquoi le Self n’est-il pas toujours accessible ?
Dans les troubles de l’attachement, le patient ne peut pas toujours accéder directement à son Self dans une relation de soi à soi. La difficulté ne vient pas d’un manque de volonté ni d’une résistance psychologique, mais du fait que la sécurité relationnelle n’a pas encore été suffisamment restaurée. Le lien lui-même peut être devenu ambivalent, menaçant ou inaccessible.
Comment le thérapeute peut-il soutenir l’accès au Self ?
Le Self peut d’abord être rencontré à travers le thérapeute. Non parce que celui-ci posséderait le Self du patient ou s’y substituerait, mais parce que son propre état de présence, de régulation et d’engagement peut servir d’appui temporaire au système nerveux du patient. Par son Engagement Thérapeutique Conscient, il offre une présence stable, engagée et non intrusive.
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Pour aller plus loin
Cette lecture vous parle ?
Le livre Intelligence Relationnelle. Pour un engagement thérapeutique conscient au service de la guérison des traumatismes (sortie le 14 octobre) développe le modèle en détail.
Vous cherchez un support simple pour introduire ces notions à vos patients ?
Ce n’est pas toi le problème, la BD de Lise Desportes préfacée par François Le Doze (sortie le 26 août), rend ces concepts accessibles.
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Références
Schwartz, R. C., & Sweezy, M. (2019). Internal Family Systems Therapy (2e éd.). Guilford Press.
Schwartz, R. C. (2021). No Bad Parts: Healing Trauma and Restoring Wholeness with the Internal Family Systems Model. Sounds True.

