Intelligence Relationnelle. Pour un engagement thérapeutique conscient au service de la guérison des traumatismes, du Dr François Le Doze (Éditions Quantum Way), propose une manière nouvelle de comprendre et d’accompagner les blessures traumatiques profondes et la dissociation traumatique.
L’Intelligence Relationnelle® est née dans le prolongement d’une longue pratique de l’Internal Family Systems. François Le Doze, neurologue devenu psychothérapeute, a rencontré l’IFS comme patient, puis comme clinicien et formateur. Ce modèle a profondément transformé sa manière de comprendre la vie psychique, la multiplicité intérieure et le rôle du Self dans le processus thérapeutique.
Mais une pratique clinique vivante conduit parfois à interroger les conditions dans lesquelles un modèle peut réellement déployer toute sa puissance. Au fil de son travail auprès de patients marqués par des blessures traumatiques profondes, François Le Doze a été amené à explorer une question précise : que se passe-t-il lorsque l’accès au Self de soi à soi reste difficile, instable ou impossible au début du travail ? Comment accompagner les personnes pour lesquelles la relation intérieure entre le Self et les parties ne peut pas encore s’installer, parce que l’insécurité relationnelle est elle-même au cœur de la blessure ?
Cette question n’invalide pas l’IFS. Elle ouvre un autre champ d’exploration : celui des troubles de l’attachement, de la dissociation traumatique et de la relation thérapeutique comme appui de régulation. L’Intelligence Relationnelle® s’est progressivement construite à partir de ce déplacement : non pas remplacer la relation intérieure entre le Self et les parties, mais comprendre dans quelles conditions la relation à l’autre peut rendre cette relation intérieure possible.
Ce que l’IFS a rendu possible
L’IFS, développé par Richard Schwartz, a offert un langage très fécond pour décrire la pluralité intérieure. Il permet de comprendre que notre vie psychique n’est pas toujours homogène : des mouvements différents peuvent coexister en nous, parfois sous la forme de parties protectrices, blessées, critiques ou exilées. Ces parties ne sont pas abordées comme des ennemies à combattre, mais comme des aspects de soi qui ont souvent cherché à protéger la personne face à la douleur, à la honte, à la peur ou à l’impuissance.
Cette perspective a une portée clinique importante. Elle permet de remplacer le jugement par la curiosité. Une réaction douloureuse n’est plus seulement perçue comme un défaut ou un symptôme à supprimer ; elle peut être comprise comme une tentative de protection, parfois devenue coûteuse ou inadaptée. L’IFS a également mis au premier plan la notion de Self : cette capacité de présence, de calme, de curiosité et de compassion à partir de laquelle une personne peut entrer en relation avec ce qui souffre en elle.
Ces apports demeurent importants pour l’Intelligence Relationnelle®. L’IR reconnaît l’intérêt du langage des parties et la place centrale du Self comme agent régulateur. Mais elle inscrit ces notions dans une compréhension plus large de la dissociation traumatique, du système nerveux autonome et de la sécurité relationnelle.
Lorsque l’accès de soi à soi est empêché

Le travail IFS suppose généralement qu’une personne puisse se désidentifier de ce qui l’envahit, observer ce qui se passe en elle, puis entrer en relation avec ses parties blessées ou protectrices depuis le Self. Dans de nombreuses situations, cette voie est précieuse.
Mais certains patients ne peuvent pas encore emprunter ce chemin. Ils ne rencontrent pas d’emblée une part clairement identifiable. Ils rencontrent plutôt un état : une coupure, une panique, une sidération, un effondrement, une tension, un retrait, une attaque, une impossibilité à sentir ou à recevoir le lien.
Dans ces situations, la difficulté ne vient pas nécessairement d’une résistance ou d’un manque de volonté. Elle peut venir du fait que la sécurité relationnelle n’est pas encore suffisamment établie pour permettre un accès stable au Self de soi à soi. Le patient peut souhaiter entrer en relation avec lui-même, mais son système nerveux reste organisé autour du danger. Il peut vouloir se relier au thérapeute tout en percevant la proximité comme menaçante. Il peut chercher l’aide et s’en protéger dans le même mouvement.
C’est ici que l’IR introduit un déplacement clinique important. Avant de chercher à faire dialoguer des parties, il peut être nécessaire de rejoindre l’organisation dissociative telle qu’elle se présente : dans le corps, dans la relation, dans les réponses défensives et dans les troubles de l’attachement.
De la partie à la dissociation traumatique
L’IFS propose de lire la vie psychique à partir des parties. L’IR reconnaît cette lecture, mais elle accorde une place première à la dissociation traumatique. Cela signifie que les parties ne sont pas toujours considérées comme le point de départ du travail. Elles peuvent être une forme sous laquelle la dissociation devient accessible, mais elles ne résument pas l’ensemble du processus traumatique.
Dans les blessures profondes, la dissociation peut se manifester avant toute représentation claire sous forme de partie. Elle peut apparaître comme une rupture de présence, une absence au corps, un figement, une réaction d’attaque, un retrait relationnel, une honte massive, un effondrement ou une impossibilité à recevoir la sécurité. Ce sont ces manifestations que l’IR cherche d’abord à accueillir, à comprendre et à réguler.
Cette perspective permet de ne pas demander trop tôt au patient une capacité d’introspection ou de dialogue intérieur qui n’est pas encore disponible. Elle invite plutôt à repérer les conditions dans lesquelles l’expérience pourra progressivement se différencier. Alors seulement, ce qui était d’abord vécu comme un état global, une défense ou une coupure peut parfois apparaître sous la forme d’une part plus identifiable.
L’attachement comme point de passage

Les troubles de l’attachement occupent une place centrale dans ce déplacement. Ils ne concernent pas seulement des souvenirs douloureux ou des événements passés. Ils touchent la manière même dont le lien a été vécu : comme insuffisant, imprévisible, intrusif, absent, dangereux ou ambivalent.
Lorsque la figure d’attachement n’a pas pu offrir une sécurité suffisante, l’enfant peut se trouver pris dans une contradiction profonde : il a besoin du lien pour survivre, mais ce lien peut aussi devenir source d’insécurité. Cette contradiction peut organiser durablement le système nerveux et la vie relationnelle.
Plus tard, dans la thérapie, cette organisation peut se rejouer. Le patient peut vouloir l’aide du thérapeute tout en se méfiant de son engagement. Il peut chercher la proximité tout en la ressentant comme intrusive. Il peut espérer la sécurité tout en anticipant l’abandon, le jugement, l’emprise ou l’effondrement. Dans ces moments, le travail ne consiste pas seulement à parler d’une relation ancienne ; il consiste à vivre, dans la relation thérapeutique actuelle, une expérience suffisamment différente pour que le système nerveux puisse commencer à se réorganiser.
La corégulation comme appui
L’un des apports de l’IR est de donner à la corégulation une place centrale dans le traitement des blessures d’attachement. La corégulation désigne la possibilité, pour un système nerveux dérégulé, de retrouver progressivement de la sécurité au contact d’un autre système nerveux suffisamment régulé.
Dans cette perspective, la relation thérapeutique ne constitue pas seulement le cadre du travail. Elle devient l’un de ses leviers. Par son Engagement Thérapeutique Conscient, le thérapeute ajuste sa présence, son rythme, sa parole, sa distance, son regard et son niveau d’engagement à ce que le patient peut réellement recevoir.
Il ne s’agit pas pour le thérapeute de remplacer le Self du patient, ni de prendre le pouvoir sur son processus intérieur. Il s’agit de contribuer à créer les conditions dans lesquelles le Self pourra redevenir accessible. Lorsque l’accès de soi à soi est empêché, la relation peut devenir un chemin indirect vers cette capacité de régulation intérieure.
Les apports de la théorie polyvagale, notamment dans les travaux cliniques de Deb Dana, ont contribué à rendre plus lisible l’importance des états autonomes et de la corégulation dans le soin. Les travaux de Deirdre Fay ont également participé à articuler trauma, attachement, corps et sécurité relationnelle. L’IR dialogue avec ces apports, tout en les intégrant dans une clinique centrée sur la dissociation traumatique et l’Engagement Thérapeutique Conscient.
Une filiation et un déplacement
L’Intelligence Relationnelle® garde de l’IFS une intuition clinique majeure : ce qui souffre en nous peut être rencontré autrement que par le jugement, la contrainte ou la lutte contre soi-même. Mais elle développe cette intuition dans une direction particulière : celle des troubles de l’attachement et de la dissociation traumatique, où l’accès au Self de soi à soi peut être empêché par l’insécurité relationnelle elle-même.
Dans ces situations, la relation thérapeutique devient un passage essentiel. Elle ne remplace pas la relation intérieure entre le Self et les parties ; elle contribue à en créer les conditions. L’IR n’ajoute pas simplement la théorie polyvagale ou l’attachement à l’IFS : elle organise la clinique autour d’une question directrice — comment restaurer assez de sécurité relationnelle pour que ce qui s’est dissocié puisse progressivement se différencier, se relier et s’intégrer ? C’est dans cette articulation entre filiation IFS, sécurité relationnelle et traitement de la dissociation traumatique que l’Intelligence Relationnelle® trouve sa spécificité.
Ce que cela change pour les patients
Pour les patients, cette perspective peut être profondément déculpabilisante. Certaines personnes ont déjà vécu l’expérience de thérapies qui leur demandaient de parler de blessures qu’elles ne parvenaient pas à formuler, ou d’entrer en relation avec des parties qu’elles ne pouvaient pas sentir. Elles pouvaient en conclure qu’elles résistaient, qu’elles échouaient ou qu’elles n’étaient pas capables de faire le travail thérapeutique attendu.
L’IR propose une autre compréhension. Si le patient ne peut pas accéder à une part ou à son Self de soi à soi, cela peut signifier que son système nerveux n’a pas encore retrouvé les conditions de sécurité nécessaires. Le soin ne commence alors pas par une exigence d’introspection, mais par une expérience relationnelle suffisamment ajustée. Dans cette relation, ce qui était figé, coupé ou défensif peut progressivement se différencier. La personne peut commencer à reconnaître ce qui se passe en elle, à le comprendre, puis parfois à le rencontrer sous la forme de parts plus identifiables. Le travail intérieur devient alors possible non parce qu’il aurait été imposé, mais parce que les conditions de sécurité ont été restaurées.
Le passage de l’IFS à l’IR ne se comprend donc pas comme une opposition entre deux modèles, mais comme un déplacement du regard clinique. L’IFS a permis de reconnaître la pluralité intérieure et la puissance régulatrice du Self ; l’IR prolonge cette intuition en se demandant ce qui se passe lorsque cette régulation de soi à soi n’est pas encore accessible. La réponse proposée est relationnelle, corporelle et neurobiologique : lorsque la blessure s’est organisée dans l’insécurité du lien, la relation thérapeutique peut devenir le lieu où une autre expérience de sécurité commence à se construire.
Intelligence relationnelle. Pour un engagement thérapeutique conscient au service de la guérison des traumatismes développe cette trajectoire : non comme un abandon de l’IFS, mais comme l’histoire d’un déplacement clinique né de la rencontre avec les troubles de l’attachement, la dissociation traumatique et la nécessité d’un engagement thérapeutique consciemment régulé.
Questions fréquentes
L’Intelligence Relationnelle® s’oppose-t-elle à l’IFS ?
Non. Le passage de l’IFS à l’IR ne se comprend pas comme une opposition entre deux modèles, mais comme un déplacement du regard clinique. L’IFS a permis de reconnaître la pluralité intérieure et la puissance régulatrice du Self ; l’IR prolonge cette intuition en se demandant ce qui se passe lorsque cette régulation de soi à soi n’est pas encore accessible.
Pourquoi certains patients ne parviennent-ils pas à travailler avec leurs parties ?
Certains patients ne rencontrent pas d’emblée une part clairement identifiable, mais plutôt un état : une coupure, une panique, une sidération, un effondrement, une tension, un retrait ou une impossibilité à recevoir le lien. La difficulté ne vient pas d’une résistance : la sécurité relationnelle n’est pas encore suffisamment établie pour permettre un accès stable au Self.
Qu’est-ce que la corégulation en psychothérapie ?
La corégulation désigne la possibilité, pour un système nerveux dérégulé, de retrouver progressivement de la sécurité au contact d’un autre système nerveux suffisamment régulé. Le thérapeute ne remplace pas le Self du patient : il contribue à créer les conditions dans lesquelles ce Self pourra redevenir accessible.
Qu’apporte l’IR de spécifique par rapport à l’IFS ?
L’IR n’ajoute pas simplement la théorie polyvagale ou l’attachement à l’IFS : elle organise la clinique autour d’une question directrice — comment restaurer assez de sécurité relationnelle pour que ce qui s’est dissocié puisse progressivement se différencier, se relier et s’intégrer ? Sa spécificité tient à cette articulation entre filiation IFS, sécurité relationnelle et traitement de la dissociation traumatique.
À lire aussi dans cette série
Pour aller plus loin
Cette lecture vous parle ?
Le livre Intelligence Relationnelle. Pour un engagement thérapeutique conscient au service de la guérison des traumatismes, du Dr François Le Doze, développe le modèle en détail.
Vous cherchez un support simple pour introduire ces notions à vos patients ?
Ce n’est pas toi le problème, la BD de Lise Desportes préfacée par François Le Doze (sortie le 26 août), rend ces concepts accessibles.
Vous êtes praticien et souhaitez vous former à l’Intelligence Relationnelle® ?
Références
Dana, D. (2018). The Polyvagal Theory in Therapy: Engaging the Rhythm of Regulation. W. W. Norton.
Fay, D. (2017). Attachment-Based Yoga & Meditation for Trauma Recovery: Simple, Safe, and Effective Practices for Therapy. W. W. Norton.
Fay, D. (2021). Becoming Safely Embodied: A Guide to Organize Your Mind, Body and Heart to Feel Secure in the World. Morgan James Publishing.
Schwartz, R. C., & Sweezy, M. (2019). Internal Family Systems Therapy (2e éd.). Guilford Press.
Van der Hart, O., Nijenhuis, E. R. S., & Steele, K. (2006). The Haunted Self: Structural Dissociation and the Treatment of Chronic Traumatization. W. W. Norton.

